De Henry David Thoreau
Premier chapitre de Walden ou La vie dans les bois (1854)

Ce récit évoque une expérience de vie pendant deux ans et deux mois dans une cabane en bois au bord de l'étang de Walden dans le Massachusetts. L'auteur est poète, philosophe et contestataire de la société de son époque.

foret

« Je partis dans les bois pour vivre sans me hâter.
Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie.

Je voulais chasser tout ce qui dénaturait la vie.
Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n'aurai pas vécu. »


1. Citations

Songez, en outre, aux dames du pays qui font de la frivolité en attendant le jour suprême, afin de ne pas déceler un trop vif intérêt pour leur destin ! Comme si l'on pouvait tuer le temps sans insulter à l'éternité. (16)

L'âge n'est pas mieux qualifié, à peine l'est-il autant, pour donner des leçons, que la jeunesse, car il n'a pas pour autant profité qu'il a perdu. (18)

La nature est aussi bien adaptée à notre faiblesse qu'à notre force. L'anxiété et la tension continues de certains sont une à bien peu de choses près une forme incurable de maladie. [...] Confucius disait : "Savoir que nous savons ce que nous ne savons, et que nous ne savons pas ce que nous ne savons pas, en cela le vrai savoir." (21)

Les nécessités de la vie pour l'homme en ce climat peuvent, assez exactement, se répartir sous les différentes rubriques de Vivre, Couvert, Vêtement et Combustible; car il faut attendre que nous nous les soyons assurés pour aborder les vrais problèmes de la vie avec liberté et espoir de succès. (23)

Le luxe, en général, et beaucoup du soi-disant bien-être, non seulement ne sont pas indispensables, mais sont un obstacle positif à l'ascension de l'espèce humaine. (25)

En n'importe quelle saison, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, je me suis inquiété d'utiliser l'encoche du temps, et d'en ébrécher en outre mon bâton; de me tenir à la rencontre de deux éternités, le passé et l'avenir, laquelle n'est autre que le moment présent; de me tenir l'orteil sur cette ligne. (29)

Tout costume une fois ôté est pitoyable et grotesque. Ce n'est que l'œil sérieux qui en darde la vie sincère passée en lui, qui répriment le rire et consacrent le costume de n'importe qui. [...] Le tatouage n'est pas la hideuse coutume pour laquelle il passe. Il ne saurait être barbare du fait seul que l'impression est à fleur de peau et inaltérable. (43)

Si l'on affirme que la civilisation est un progrès réel dans la condition de l'homme - et je crois qu'elle l'est mais que les sages seulement utilisent leurs avantages, - il faut montrer qu'elle a produit de meilleures habitations sans les rendre plus coûteuses; or le coût d'une chose est le montant de ce que j'appellerai la vie requise en échange, immédiatement ou à la longue. (50)

Travaillerons-nous toujours à nous procurer davantage, et non parfois à nous contenter de moins ? (57)

La simplicité et la nudité mêmes de la vie de l'homme aux âges primitifs impliquent au moins cet avantage, qu'elles le laissaient n'être qu'un passant dans la nature. Une fois rétabli par la nourriture et le sommeil, il contemplait de nouveau son voyage. (59)

Cela intéresse nombre de gens de savoir, à propos des monuments de l'Ouest et de l'Est, qui les a bâtis. Pour ma part, j'aimerais savoir qui, en ce temps-là, ne les bâtit point - qui fut au-dessus de telles futilités. (90)

L'homme est un animal qui mieux qu'un autre peut s'adapter à tous les climats et toutes circonstances. (96)

Nul n'est si pauvre qu'il lui faille s'asseoir sur une citrouille. C'est manque d'énergie. Il y a dans les greniers de village abondance de ces chaises que j'aime le mieux, et qui ne coûtent que la peine de les enlever. Du mobilier ! Dieu merci, je suis capable de m'asseoir et de me tenir debout sans l'aide de tout un garde-meubles. (100)

Comme je préférais certaines choses à d'autres, et faisais particulièrement cas de ma liberté, comme je pouvais vivre à la dure tout en me trouvant fort bien, je n'avais nul désir pour le moment de passer mon temps à gagner de riches tapis plus qu'autres beaux meubles, cuisine délicate ni maison de style grec ou gothique. (107)

Lorsque Phaéton, désireux de prouver sa céleste origine par sa bienfaisance, eut à lui le char du soleil un seul jour, et s'écarta du sentier battu, il brûla plusieurs groupes de maisons dans les rues basses du ciel, roussit la surface de la terre, dessécha toutes les sources, et fil le grand désert du Sahara, tant qu'enfin, d'un coup de foudre, Jupiter le précipita tête baissée sur notre monde, pour le soleil en deuil de sa mort cesser toute une année de briller. (112)

Il en est mille pour massacrer les branches du mal contre un qui frappe à la racine, et il se peut que celui qui consacre la plus large somme de temps et d'argent aux nécessiteux contribue le plus par sa manière de vivre à produire cette misère qu'il tâche en vain à soulager. (115)

Le philanthrope entoure trop souvent l'humanité du souvenir de ses chagrins de rebut comme d'une atmosphère, et appelle cela sympathie. C'est notre courage que nous devrions partager, non pas notre désespoir, c'est notre santé et notre aise, non pas notre malaise, et prendre garde à ce que celui-ci ne se répande par contagion. (117)

Si donc nous voulons en effet rétablir l'humanité suivant les moyens vraiment indiens, botaniques, magnétiques, ou naturels, commençons par être nous-mêmes aussi simples et aussi bien portants que la nature, dissipons les nuages suspendus sur nos propres fronts, et ramassons un peu de vie dans nos pores. Ne restez pas là à remplir le rôle d'inspecteur des pauvres, mais efforcez-vous de devenir une des gloires du monde. (119)


2. Petit mot

Dense à lire, la première partie du récit  de Thoreau est impressionnante. Son raisonnement et sa pensée sont d'une grande richesse.  Je n'ai pas représenté ici tout l'aspect concret de ce premier chapitre (nommé "Economie"), par exemple la liste du matériel dont il a eu besoin pour construire sa cabane, son rythme de vie et ses échanges, etc. Il y a derrière ses paroles une vraie démarche, une démonstration concrète et forte qui appuie le reste.

(Slovénie - Forêt de Kocevje. Photo - Baudouin de Menten)